Demain, il sera trop tard, mon fils (2014)

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Cher Kami,

Au moment où j’écris ces lignes, tu as vingt et un ans. Une génération. C’est énorme si je vois ce que tu as accompli. C’est peu dans l’histoire d’un peu. Lorsque est née la démocratie en Afrique du Sud, en 1994 nous disions que ça prendrait au moins une, sinon deux générations avant que le pays ne devienne « normal » après l’horreur de l’apartheid. Au rythme où vont les choses, ce sera plutôt trois ou quatre générations. Tu chemines plus vite que ton pays de naissance.

Tu es né sous l’apartheid, sous des lois inéquitables. Tu as vu l’injustice, tu l’as vécue et tu en as souffert. En octobre 2008, Nelson Mandela t’as demandé : « Et toi, qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand? » Tu lui as répondu : « Je veux être comme mes parents. Je veux changer le monde. » Faut-il se surprendre de ta réponse? Madiba avait sursauté. Tu l’avais impressionné sur-le-champ. Et ta réponse avait été si spontanée! Et là, ta soeur et moi avons été témoins d’une conversation entre un homme de quatre-vingt-dix ans et un adolescent de seize ans qui ont, pendant une heure, construit un pont d’idées entre les quatre générations qui les séparaient, en nouant un profond dialogue sur des sujets et des enjeux si importants dans la vie : la paix, la guerre, le racisme, la corruption, le pouvoir, la politique, la solitude, le silence, les valeurs, l’intégrité, l’être humain, la société. Sans oublier l’Ubuntu, la philosophie africaine qui était au coeur de la façon d’être de ce grand homme si humble assis devant nous.

À vous écouter, les solutions aux injustices, aux guerres et au chaos de ce monde seraient si simples. Ce n’est pas de l’argent qu’il faut avant tout. Même avec tout l’argent du monde (ce que nous avons), si les solutions ne sont pas basées sur les valeurs humaines comme l’intégrité, le respect, la compassion et l’humilité, la paix ne sera pas durable. La justice sera un leurre.

À quoi aspirons-nous tout? Une vie heureuse et pacifique, bien sûr. Un toit convenable, un lit confortable; deux, peut-être trois repas par jour. Nous exigeons une école à proximité, qui soit accessible et universelle, avec des professeurs qualifiés. Nous espérons un travail, payant si possible, et, avec un peu de chance, qui nous plaît. Nous voulons marcher les épaules détendues dans la rue; dormir à poings fermés. Nous renouvelons sans cesse l’image d’une société où la corruption n’existe pas, où nous confions les tâches d’organisation sociale à des politiciens qui sont là pour servir le peuple et non leur ego ou leur compte de banque. Nous aspirons à un monde où on ne juge pas la valeur d’une personne selon la couleur de sa peau, son compte en banque, son orientation sexuelle, sa religion ou son sexe, mais selon son humanité.

Malheureusement, tout cela reste un rêve pour la majorité des gens sur la planète. Un milliard de personnes se couchent tous les soirs le ventre vide. Un autre milliard mange trop peu et un autre encore bouffe trop et mal. Pourtant, on gaspille près de la moitié de toute la nourriture planétaire! La cupidité épuise la planète qui s’éreinte au vu et au su de tous. Ses ressources sont dilapidées sans scrupules.

On a les chiffres et les preuves en main, mais ceux qui détiennent le pouvoir ne font rien parce qu’ils se soucient avant tout de l’économie et non de l’humanité et de l’environnement qui la soutient. Le but dans la vie est de gagner de l’argent, d’acheter, et de gagner encore plus d’argent. Si ça tue la planète, une communauté, un environnement ou des principes, ce n’est pas grave! Pourvu que les indices économiques grimpent, coûte que coûte! On valorise l’avoir, on oublie l’être. La bonté, l’amour, le bien-être sont relégués au cabanon où on empile les choses inutiles. La haine, la guerre, la corruption sont devenues normales.

À certains endroits de la planète, on cache les femmes, leur corps, leur visage et même leurs yeux! Et elles sont violées et battues, tout autant que les femmes qui portent une minijupe. Des gens sont ostracisés, punis, tués parce qu’ils aiment quelqu’un de leur sexe. Coupables d’amour! Mais on les honore s’ils vont tuer à la guerre. Les guerres! Terribles, inutiles, guerres d’argent, guerres de religion, souvent les deux. Chaque année, on dépense plus d’argent dans le monde pour la guerre qu’il n’en faudrait pour éradiquer la pauvreté. Et si on éliminait la corruption, on pourrait éradiquer toute la pauvreté, et il resterait encore de l’argent. Alors Madiba a raison : ce n’est pas l’argent qui manque.

Mon fils, notre génération vous laisse une planète massacrée. On a oublié qu’on vous l’avait empruntée et on agit comme s’il y en avait plusieurs en réserve pour satisfaire notre cupidité. Ta génération ne peut pas suivre notre route. Nous nous enfonçons dans un cul-de-sac. Un suicide planétaire. Il vous faut tracer un nouveau chemin.

Et si on conjuguait la sagesse de Mandela et la fougue des jeunes de ta génération? Peut-être pourrions-nous changer le monde.

ÉPILOGUE

Kami

C’était les steppes froides, le monde ouvert au-dessus, mais j’étais seul en bas, un cerf-volant tressé de fils d’or tenu en mes mains gelées. Je me lamentais que le monde soit obscur, car j’étais ébloui par la vision d’un futur brillant, sans réaliser que la lumière que nous sommes est aussi complète que celle que nous cherchons, même dans ses imperfections. Frustré de savoir quoi faire sans savoir comment, car je me rendais compte que nous sommes la solutions vers laquelle nous avançons; une humanité unie.

Et que faut-il faire?

Ne pas s’unir seulement dans le conflit, dans la hiérarchie, dans l’exploitation collective, mais surtout dans la quête pour rétablir l’équilibre. Il faut ouvrir les yeux, s’écouter et avancer, toujours, que vienne la victoire ou la défaite, ne jamais abandonner. Et rire, d’une certitude que le chemin et la destination ne sont qu’un seul mouvement. Ouvrir notre esprit, agir sans limitations, entrer dans le vide de valeurs, cette soif de liberté, d’amour, de foi, d’égalité – et le remplir.

Tout ce que nous pouvons espérer, c’est aimer le monde en étant heureux, trouver ceux qui l’aimeront comme nous et s’armer de paroles et d’actions qui engageront toujours plus de personnes dans la recherche de réponses à la question : quel monde voulons-nous?

Publié par Stanké